DANS LES PAS DE JULIEN SOREL 2/3
Où comment Stendhal situe un bon gros quart de son roman Le Rouge et le Noir dans une ville où il n’a, a priori (on attend toujours les preuves…), jamais mis les pieds. Mais on a, à Besac, emboité le pas de Julien Sorel, de lieux qui existent à d’autres nés de l’imagination du créateur de ce héros un brin mythique.
Posons d’emblée la question, Stendhal a-t’il jamais foulé le pavé bisontin ? Dans la préface de la toute première édition du Rouge et le Noir (roman qui en a connu plusieurs), l’écrivain précise que « l’auteur a placé tout cela à Besançon, où il n’est jamais allé ». Mais… parce qu’il y a un mais, dans une des tout aussi nombreuses éditions de ses Mémoires d’un Touriste (carnet de voyage plus que romancé), Stendhal écrit : « de la vie je ne me suis arrêté à Besançon que pour les affaires. Je commençais et finissais mes courses dans cette ville pour aller voir une certaine église, la cathédrale, où se trouve un excellent Saint Sébastien de Fra Bartolomeo. Une partie du pont est de construction romaine, les maisons sont toutes bâties en belles pierres de taille et j’aimais à visiter le palais Granvelle ». Alors, lequel des deux Stendhal croire ? Plutôt le premier puisque ce n’est pas, toile signée du célèbre peintre de la Renaissance, un Saint Sébastien mais une Vierge aux Saints qu’abrite la cathédrale… Mais (parce qu’il y a toujours un mais avec Stendhal et Besançon), effectivement Saint Sébastien se tient au côté de la Vierge. Donc. Va savoir.

Le Saint Sébastien que Stendhal fait rimer avec cathédrale. © Ministère de la Culture.
En tous cas, Julien Sorel, le héros du Rouge et le Noir passe quelques temps à Besançon, un peu obligé (on ne va pas te raconter tout le bouquin non plus) de s’éloigner de la ville de Verrières. Sur son cheval, il gagne Besançon, « la capitale », nommément citée comme décor de plusieurs chapitres du roman à compter du quatorzième quand Julien Sorel aperçoit « sur une montagne lointaine, des murs noirs, c’était la citadelle… ». Mais, sur Besançon, pourtant d’après l’écrivain « une des plus jolies villes de France » qui « abonde en gens de cœur et d’esprit » , Stendhal ne fait pas trop dans les détails, s’en dédouane habilement au chapitre 27 (« le lecteur voudra bien nous permettre de donner très peu de faits clairs et précis sur cette époque de la vie de Julien »), puis deux chapitres plus loin, avec cet aveu de son héros chargé de porter une lettre à un évêché (édifice dont on ne saura rien sinon qu’il abrite un « salon (…) à la magnificence pieuse » !) : « je ne suis sorti seul du séminaire qu’une seule fois en ma vie, pour aller aider monsieur l’abbé Chas-Bernard à orner la cathédrale, le jour de la Fête-Dieu ». De cette cathédrale, Stendhal ne décrit non plus pas grand chose : « les piliers sont gothiques et partagent trois nefs ». En revanche, le roman nous apprend qu’il y avait des loueuses de chaises à la cathédrale et que la grosse cloche tombait au sol tous les deux siècles !

La cour de l’ancien séminaire aujourd’hui. © La Cédille.
Sur le séminaire où Julien Sorel s’apprête à passer « le moment le plus éprouvant de sa vie », à même vivre « l’enfer », Stendhal écrit quelques jolies pages sur la vie quotidienne des promis à la prêtrise mais rien qui ne corresponde vraiment à l’édifice réel. Parce qu’il existe toujours ce grand séminaire : occupé par l’armée après la loi de séparation des églises et de l’état de 1905, rendu au culte catholique en 1929, c’est désormais le Centre Diocésain-Espace Grammont. Mais derrière la haute façade du 20 de la rue Mégevand (notre cliché d’ouverture de cet article), tu n’en verras (hors la librairie, les expos dans la chapelle, concerts et autres spectacles) pas grand chose. Et de toutes façons, pas le « large escalier à rampe de bois, dont les marches déjetées penchaient tout à fait du côté opposé du mur, et semblaient prêtes à tomber » que semble avoir purement et simplement imaginé, entre autres fantaisies romanesques, Stendhal. D’ailleurs, le grand écrivain ne consacre pas une seule ligne à la chapelle que terminée en 1688 puis modifiée en 1830, Julien Sorel aurait du fréquenter…

Le Grand Café vu par l’illustrateur Henri Dubouchet pour l’édition de 1884. © D.R.
Stendhal, séducteur né, se projette largement dans le personnage de Julien Sorel dont il vante « l’extrême beauté » et dont il écrit –avec style- « Il n’avait pas un an que sa jolie figure commençait à lui donner quelques voix amies parmi les jeunes filles ». Bref, dès son… bref passage à la citadelle, Julien Sorel séduit à la seconde, Amanda, jeune et jolie serveuse du « Grand Café sur le boulevard ». Un lieu auquel Stendhal consacre plusieurs scènes donc plusieurs pages mais qui est aujourd’hui impossible à situer, sinon qu’on apprend par le roman qu’il n’était pas éloigné de la cathédrale. La Brasserie Granvelle semble à certain(e)s correspondre, sinon qu’elle n’a ouvert ses portes qu’au début du XXe siècle… Serait-ce ce Café Parisien en vogue au XIXe qu’évoque également Balzac dans Albert Savarus, autre roman dont l’intrigue se noue à Besançon ? Mais comme le café balsacien est niché sous les arcades de l’ancien couvent des Carmes, il est donc loin d’un quelconque boulevard. Donc, a priori, pure invention une fois encore de Stendhal comme, à Besançon, le café de la Girafe, l’hôtel des Ambassadeurs ou le couvent du Sacré Cœur où Madame de Rénal a étudié mais dont nous n’avons trouvé aucune trace historique. À notre avis (qui, une fois encore, n’engage que nous), l’écrivain s’est plutôt inspiré de La Table Ronde, un des plus vieux cafés encore en activité de France ouvert à Grenoble en 1739. Café où, dès tout môme, un Henri Beyle (qui n’était pas encore Stendhal) traînait avec son grand-père adoré…
F.P.C.





