Art(chitecture)
Le musée des Beaux-Arts et d’Archéologie : une halle aux grains devenue un superbe, vaste et contemporain espace muséographique via une histoire a priori compliquée avec Le Corbusier, plus simple avec deux autres architectes qui, eux, ont fait le job.
Besançon présente volontiers son musée des Beaux-Arts et d’Archéologie comme le plus ancien de France. Et ben, c’est vrai. Vrai puisque c’est bien à Besac que, dès 1694, Jean-Baptiste Boisot, abbé de son état et bibliophile autant que collectionneur d’art passionné lègue au couvent bénédictin de Saint-Vincent en 1694 tout ce qu’il a soigneusement conservé. Les conditions ? Il faut que les dites collections (manuscrits, livres imprimés, monnaies antiques, une dizaine de tableaux et quelques sculptures, pour la plupart anciennement aux mains des de Granvelle père et fils) soient accessibles au public deux fois par semaine, à des horaires réguliers. La « plus ancienne collection publique de France » ressemble donc bel et bien à un musée et précède d’un (à une année près…) siècle le Louvre créé par la Révolution en 1793 sous l’intitulé « Museum central des Arts de la République ».

Dessin préparatoire de la future halle aux grains par Pierre Marnotte. © Mémoire Vive/Ville de Besançon.
Il faut toutefois attendre 1843 pour qu’un autre (vrai ?) musée s’installe à un étage de la nouvelle halle aux grains, construite sur les plans de l’architecte Pierre Marnotte, auquel la ville doit, dans un tout autre genre, la synagogue. Cette halle aux grains est un imposant édifice typiquement XIXe, qui remplace son proche voisin, l’ancien grenier d’abondance (avant de devenir de la Révolution, la place s’appelait d’ailleurs d’Abondance) qui, devenu lui trop exigu, n’accueillera plus de céréales mais une école d’abord d’horlogerie puis de musique.
Séparer le bon grain de l’art
Dans la nouvelle halle, le business du grain continue au rez-de-chaussée tandis que les amoureux d’art grimpent dans les étages. Mais à la suite de celles de l’abbé Boisot, ce musée accueille de nouvelles collections : œuvres issues des saisies révolutionnaires, vestiges archéologiques… Et, à la fin du XIXe siècle, la municipalité décide de séparer le bon grain de l’art et offre l’ensemble du bâtiment aux Beaux-Arts et à l’Archéologie.

Un Vallotton issu de la collection Besson. © M.B.A.A.
La donne change à nouveau en 1963, quand deux Sanclaudiens d’origine, le couple Adèle et George Besson qui, à Paris, ont fréquenté tout ce que l’Art moderne compte de grands noms (enfin, aujourd’hui considérés comme) offrent à l’État l’ensemble d’une collection à laquelle on peut coller le qualificatif de prestigieuse. Le musée des Beaux-Arts de Besançon récupère plus de 300 œuvres de cette donation Besson. Et se pose, à nouveau, un problème : le musée manque de place pour présenter ces œuvres dans les meilleures conditions (ce qui était un peu le deal avec les époux Besson).
Un Corbu pas bien vu
Pour un réaménagement complet du musée, le choix de l’architecte est vite vu : ce sera Le Corbusier. Le (un brin controversé) génie de l’architecture est né pas bien loin, a signé quelques années auparavant en Haute-Saône quelque chose comme son œuvre la plus célèbre avec la chapelle Notre-Dame-Du-Haut à Ronchamp. Corbu publie également, depuis la fin des années 1920, pas mal de bouquins sur sa vision de l’architecture, notamment celle des musées. Le mec se présente donc comme le candidat idéal. Mais, au final, non. La version officielle veut qu’il ait ghosté le projet faute de trop de taff, « d’engagements antérieurs »… Mais quand tu lis sa bio, au Charles-Édouard Jeanneret-Gris (de son état civil), dans ces années 60 là, son cabinet ne croule pas sous le boulot. Tout au plus a t’il fait construire à la fin des Fifties deux … musées : le musée national de l’Art occidental à Tokyo et le Carpenter Center for the Visual Arts de la célèbre université d’Harvard. Sinon… rien jusqu’à sa noyade en Méditerranée, au pied de son célèbre cabanon du cap Martin en 1965.

Béton gris et céramique noire. © M.B.A.A.
Dans cette histoire, on ne sait pas ni comment ni pourquoi Le Corbusier refuse l’offre de la ville de Besançon. Et ce n’est pas faute d’avoir fouillé dans les archives, mais impossible de trouver la réponse. Mais légère embrouille on soupçonne (l’architecte était, outre son travail, connu pour avoir un caractère, heu, comment dire…) parce que la ville n’a, par la suite, accordé au Corbu qu’une … impasse à son nom. Et qu’un de ses disciples (avec Le Corbusier, on n’écrit pas élève ou collaborateur mais bien disciple…), André Wogenscky décline tout autant l’offre de réaménagement du musée de Besac. C’est finalement, Louis Miquel, qui se déclare « inconditionnel du maître » (quand on te parlait deux-trois lignes plus haut de disciples…) qui s’y colle. Avec un projet finalement assez radical, à la Corbu donc : s’il conserve les murs de l’ancienne halle aux grains, Louis Miquel construit dans un espace désormais complètement vide, un genre de spirale mais… carrée avec des plans inclinés aux murs de béton brut (le mec n’était pas disciple pour rien) et aux sols pavés de mini carreaux de céramique noir. Le chantier se termine en 1970 et le résultat semble plaire puisque Miquel s’attaque ensuite à revoir et corriger les musées de Dole et de Dijon.

En pleine lumière. © M.B.A.A.
Nouveau réaménagement à partir de l’automne 2015 confié cette fois à l’architecte bisontin Adelfo Scaranello qui, sans toucher à l’œuvre de ses prédécesseurs ouvre largement le musée à la lumière (et à la ville). La façade s’orne à nouveau d’une horloge contemporaine (qui compte le temps moitié à l’envers) signée de l’horloger local Philippe Lebru. Bon, même si on n’a pas trop kiffé l’inauguration de ce musée par Emmanuel Macron (un genre de renvoi d’ascenseur au maire de l’époque, un des ses premiers soutiens…), le filtrage hallucinant des visiteurs et les snipers posés sur les toits de la place de la Révo, on se perd aujourd’hui toujours avec autant de plaisir dans le presque labyrinthe imaginé par Louis Miquel. Ce qu’on ne va pas tarder à te raconter dans le deux sur deux de « Aux Arts et cetera ».
F.P.C.
✪ Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie : 1, place de la Révolution (La Boucle). https://www.mbaa.besancon.fr/. Accès : tram lignes 1 et 2, arrêt Révolution.





