DANS LES PAS DE JULIEN SOREL 1/3
Où comment Stendhal qui n’a sans doute jamais mis les pieds en Franche-Comté (on y reviendra, attention teaser !), est parvenu à situer, dans cette région, bonne partie de l’histoire d’un de ses (sinon LE) plus célèbres romans.
Parmi les plus connus (et adaptés au ciné comme à la télé) des romans de Stendhal, Le Rouge et le Noir s’inspire largement d’un fait-divers qui avait fait un peu de bruit à l’époque (1827) : l’affaire Antoine Berthet dont les tenants et aboutissements se sont déroulés en Isère. Comme Stendhal (Henri Beyle si l’on oublie son nom de plume) était Grenoblois de naissance, peut-être n’a t’il pas voulu que cet emprunt ne se remarque trop, peut-être n’a t’il pas souhaité non plus remuer de récents (la première édition du roman date de 1830) souvenirs dans sa province natale. On ne sait. En tous cas, l’écrivain situe bonne partie de son roman en Franche-Comté où selon lui on parle d’argent « sec et liquide » pour évoquer « l’argent comptant » et où dans « les vallées du Jura », un « mont qui de Bâle arrive à Belley » dont « il est inutile de parler » écrit-il dans ses Mémoires d’un Touriste, un « gros » ne désigne pas comme aujourd’hui un pote mais un « homme riche »…
Un décor un peu en carton-pâte
Les premiers chapitres du Rouge et le Noir prennent pour cadre la ville de Verrières dont Wikipédia nous écrit que « Stendhal plante avec précision le décor ». Heu, ben, non ! Certain(e)s ont voulu voir Pontarlier planquée sous le nom de Verrières, rapport au village voisin des Verrières-de-Joux et à cette phrase sur ces « montagnes qui séparent la France de l’Helvétie ». Mais Stendhal a peut-être juste piqué le nom à Verrières-le-Buisson dans l’Essonne où d’ailleurs démarrent ses Mémoires d’un Touriste. En tous cas, il n’y a rien qui colle avec la réalité de la Pontarlier du XIXe siècle dans le « décor planté avec précision » de Wikipédia, même si les Pontissalien(ne)s accueilleront sûrement volontiers cette phrase « la petite ville de Verrières peut passer pour les plus jolies de la Franche-Comté » signée d’un écrivain qui écrivait par ailleurs n’avoir jamais vu « rien de triste comme le lac et la ville de Nantua »…

Le kiosque du Grand Cours de Pontarlier inauguré en fanfare (militaire) en 1884. © Destination Haut-Doubs.
De Pontarlier, tout au plus peut-on reconnaître le Larmont dans ce « sommet du Verra » dont les « cimes boisées (…) se couvrent de neige dès les premiers froids d’octobre ». On pourrait également s’imaginer le Grand Cours dans cette « promenade publique (…), une centaine de pieds au dessus du Doubs ». Même si ce vaste jardin public pontissalien a été vraiment aménagé quelques années après la première édition du roman. Mais peut-être est-ce Chamars que voulait (d)écrire Stendhal, ce qui, historiquement plus que géographiquement, se justifierait. Sinon, Le Rouge et le Noir fourmille de détails qui ne permettent pas d’identifier Verrières à Pontarlier, détails qui ne collent à aucune réalité ne serait-ce que ce nombre de 20000 habitants que Pontarlier n’a, jusqu’à ce jour, jamais atteint. Simplement (enfin à notre avis qui n’engage que nous) Stendhal a, pour créer sa Verrières de papier, mixé un joli cocktail de plusieurs villes du massif du Jura (comme Morez pour « les fabriques de clous »). D’ailleurs, au chapitre 12, Fouqué, pote de Julien Sorel, évoque l’historique vente de bois de … Pontarlier. Donc, même si Stendhal semble s’être pas mal documenté sur le coin, Verrières n’est pas Pontarlier.

« L’œil distingue fort bien de petits ruisseaux » qui courent « de cascade en cascade » avant de « tomber dans le Doubs ». Peut-être plutôt la Loue, non ? Comme ici la cascade de Syratu à Mouthier-Haute-Pierre. © Jeannine Jacquet.
En revanche le château de Vergy (et les voisins vestiges d’une abbaye) où Julien Sorel poursuit sa relation adultère avec Madame de Rênal (on te raconte quand même un peu l’histoire…) a bien existé (un peu plus austère que celui décrit par Stendhal). Mais il se dresse (enfin ce qu’il en reste) entre Dijon et Beaune. Ce qui, pour une résidence secondaire, fait pour une époque où l’on ne se déplace qu’à cheval ou en diligence, un tout petit peu loin des vallées du Jura…
F.P.C.






