Dans la saga du quotidien Libération, tout le monde ou presque est censé avoir en mémoire les noms de Jean-Paul Sartre ou de Serge July. Et pourtant, c’est un Bisontin de naissance qui a véritablement créé ce journal. Si l’histoire a oublié son nom, La Cédille te raconte la sienne.
1966 : un certain Pierre Antoine Muraccioli passe avec succès son diplôme d’ingénieur à la célébrissime et plus que sélective École Centrale des Arts et Manufactures de Paris pendant que, sous la moitié de son prénom, il se fait connaître, sur les ondes et les écrans, avec ses chemises à fleurs et ses Élucubrations, chanson qui rivalise avec le Michelle des Beatles en tête des hit-parade de l’année. Dans les couloirs de Centrale (comme disent les ingénieurs haut de gamme qui en sont sortis), entre amphi et salles de cours, Antoine a sûrement du croiser Jean-Claude Vernier qui, s’il était, a priori, plutôt doué pour le violon, n’a pas fait carrière dans la musique mais (entre autres) dans le journalisme.
Ardent militant dès 14 ans
Mais à la différence de celui à qui sa mère conseillait d’aller « se faire couper les cheveux », hormis la rédaction de Libé et certains sites ou blogs dédiés à l’histoire de l’extrême gauche ou du journalisme, en France, pas grand monde, aujourd’hui à se souvenir du véritable créateur de Libération : Jean-Claude Vernier. C’est Besançon qui voit naitre le garçon en 1943. Ses parents sont instits, actifs militants au très à gauche Syndicat National des Instituteurs (S.N.I). Les chiens ne font pas des chats : Jean-Claude milite aussi, dès ses années lycées. À 14 ans, sensible à la cause de l’indépendance algérienne, il intègre un réseau qui aide les militants du F.N.L. à passer en Suisse, rejoint les rangs de Voix Ouvrière. Et là, on avoue, on ne sait si c’est au sein de cette organisation trotskyste, ancêtre de Lutte Ouvrière, qu’il hérite du pseudo de Tataouin ou plus tard… Et, avouons le aussi, impossible de retrouver le nom des écoles où ses parents ont enseigné et de celles où le jeune Jean-Claude a étudié à Besançon…

Étudiant et militant. © D.R.
Jean-Claude Vernier quitte après le bachot d’abord sa famille pour bosser dans des restos et financer de futures études puis, pour -justement- étudier, Besançon pour Paris. Plus que doué en maths, mais forcément radical, il loupe exprès l’oral d’admission à Polytechnique pour ne pas devenir un militaire coiffé d’un bicorne. Ce sera donc Centrale dont il sort diplômé en 1967. Nommé docteur en mathématiques modernes de l’Université Pierre et Marie Curie en février 1969, Jean-Claude Vernier n’oublie pas son militantisme, devient, après une rencontre avec Benny Lévy, maoïste. Et comme le veut l’époque et l’engagement politique chez les « Maos », s’ « établit » en usine comme manœuvre dans la réparation navale à Marseille en 1968 où il participe, cela va de soi, aux événements de mai.
C.R.S. = S.S.
Fiché, l’état ne lui fait pas de cadeau et l’oblige, dans le cadre de son service militaire, à passer quelques temps chez l’ennemi : les CRS (« S.S. »), à Dijon où, bien évidemment, on lui fait de suite comprendre qu’il n’est pas le bienvenu. Il tente -et réussit- à se faire réformer en décollant de 17 kilos, se goinfrant de sulfate de soude. Jean-Claude Vernier rejoint la Gauche Prolétarienne, dès sa création par Benny Lévy en septembre 1968, pour, à nouveau, s’ « établir » comme ouvrier spécialisé chez Renault à Billancourt puis à Flins. Mais son diplôme d’ « ingénieur normalien » refait surface et il est viré (à Flins, au bout de trois heures…).
Libé nait
Son militantisme amène Jean-Claude Vernier a côtoyer de nombreux journalistes professionnels et il s’engage dès 1970 dans l’aventure de La Cause du Peuple, journal de la Gauche Prolétarienne, hebdomadaire vite interdit par le pouvoir. En réaction, le comité de rédaction s’embarque dans une grève de la faim pas mal médiatisée. Il semble que ce soit cet instant là qui décide Jean-Claude à fonder une agence de presse dans une étroite et presque étonnante collaboration avec le gaulliste de gauche Maurice Clavel (son célèbre « messieurs les censeurs, bonsoir » date de cette même époque). Le 18 juin 1971 nait donc l’Agence de Presse Libération (A.P.L.) surtout constituée de bénévoles qui couvrent (comme, aujourd’hui, à l’échelon régional, nos collègues du Ch’ni), plein de pans de l’actualité ignorés par l’hégémonique A.F.P. : les luttes ouvrières et sociales et la vie des organisations d’extrême gauche.

La première Une de Libération. © Libération.
Mais dès 1972, Jean-Claude Vernier se lance avec Jean-Pierre Huleu (journaliste hippique dans un quotidien populaire mais bien, bien engagé au delà des courses de chevaux) dans un projet beaucoup plus ambitieux : la création d’un quotidien « démocratique (…) retraçant les luttes du peuple ». Une souscription plus tard (notre époque n’a rien inventée), le premier numéro de ce journal que tout le monde aujourd’hui appelle Libé, s’affiche dans les kiosques au printemps 1973. Co-directeurs : Jean-Claude Vernier et un certain Jean-Paul Sartre. Serge July est également de la partie. Et c’est avec lui que vont s’embrouiller Vernier et Sartre qui quittent Libé quelques mois à peine après la création du journal : parce que July refuse en 1974 de soutenir (retour à Besançon) la candidature aux élections présidentielles de Charles Piaget. Il n’est peut être pas franchement utile de rappeler ici le rôle de ce militant bisontin dans de nombreuses luttes dont celle, évidemment, des Lip…

Piaget en campagne. © D.R.
Après l’aventure Libé, Jean-Claude Vernier vit mille vies : bosse pour une radio libre à Lisbonne pendant la Révolution des Œillets qui met fin à une cinquantaine d’années de dictature, ouvre un resto à Venise (le Centralien a passé un C.A.P. de saucier en restauration en 1967), une galerie à Paris, ouverte à toutes les expressions artistiques qui ne trouvent place nulle part ailleurs, et, toujours précurseur, devient directeur de TF01, filiale télématique (le Minitel, tu vois ?) de la chaine TF1 d’avant Bouygues. En ne lâchant jamais ni sa plume, ni ses convictions : on lisait encore dès 2011, sur le blog Fini de Rire hébergé par Médiapart, ses papiers en défense des sans-papiers. Jusqu’à son décès en 2023.
Quand Libé rime avec Franche-Comté
Après le départ de Jean-Claude Vernier, Libération vit également mille vies qu’on ne va pas vous raconter ici. Juste vous préciser que pas mal de journalistes du coin ont travaillé (ou travaillent toujours) pour ce journal : hier (en pure subjectivité, parce qu’on les a croisé dans les couloirs du Centre Universitaire d’Enseignement du Journalisme), Blandine Grosjean (de la famille qui avait lancé la marque La Vache Grosjean à Lons) ou le Dolois Jacky Durand qui nous a longtemps régalé de ses chroniques gastronomiques et de ses régionalismes (genre « gaugé »). Aujourd’hui, des parisien(ne)s ou banlieusard(e)s d’adoption comme Coppélia Piccolo qui traite l’actu comtoise dans Libé et qui a quelques attaches sur le premier plateau ou Lelo Jimmy Battista qui malgré son nom (et ce n’est pas un pseudo !) vient de Haute-Saône et qu’on considère comme une des meilleures plumes de la rubrique culture, rayon musique et films de genre (bon, on le connaît un peu aussi, on frôle, là, le copinage mais lisez ses papiers). Et quelques photographes bisontins comme aujourd’hui Raphaël Helle. Et désolé pour celles ou ceux qu’on aurait omi(e)s tout au long de l’histoire.
F.P.C.
✪ Libération : la version papier existe toujours (on a même récemment surpris un lecteur qui dépliait le journal à la terrasse du Jurassien) disponible chez les derniers tabacs de Besac à vendre de la presse papier. Sinon, sur Internet (https://www.liberation.fr/) ou les applications smartphone. Et on continue à le lire parce que malgré sa longue histoire, il conserve ici ou là, quelques traces de son passé…





