Il n’est peut-être pas franchement nécessaire de faire les présentations avec la saline d’Arc-et-Senans, deuxième monument historique du Doubs en terme de fréquentation après la citadelle et pareillement classée au patrimoine mondial de l’Unesco. Mais, comme on se dit qu’il y a vraisemblablement quelques trucs de son histoire que tu ignores, on va les faire quand même, tiens, ces présentations. En essayant de faire tout le tour du cercle.
Au pied du massif du Jura (jusqu’à Besançon qui fut un temps « les Bains »), le sous-sol est riche en eaux saumâtres que les Romains, pas fous, exploitaient déjà. Dans le coin, une première saline est créée, au Ve siècle, dans la bien nommée petite cité de Salins. La transformation de la saumure en sel s’y fait par évaporation dans de vastes poêles, procédé très gourmand en bois. Et dès le milieu du XVIIIe siècle, les monts sont chauves autour de Salins. Les technocrates de l’époque imaginent donc de faire voyager les eaux puisées à Salins le long d’un « saumoduc » (une vingtaine de kilomètres de conduites de bois) jusqu’au hameau d’Arc, à l’orée de la vaste forêt de Chaux, immense réservoir de bois de chauffage. Et Arc (aujourd’hui réuni à son voisin Senans) est au cœur de l’Europe : de Dole, un canal permet aux péniches de rattraper le Rhône ou la Seine. Et la Suisse, pays accro au sel, est à quelques tours de roues de charrettes.
BUSINNESEL
Emplacement parfait pour un business du sel qui rapporte gros en ce XVIIIe siècle. D’autant plus que ce produit de première nécessité, indispensable à la conservation des viandes et poissons, est lourdement taxé par la célèbre et plus qu’impopulaire gabelle prélevée, entre autres impôts, par la Ferme Générale dont l’architecte officiel s’appelle Claude-Nicolas Ledoux. C’est donc logiquement à Ledoux, architecte qui s’est fait, d’hôtels particuliers en châteaux, un nom à Paris à même pas 20 ans, qu’en 1774, Louis XV confie la conception d’une nouvelle saline. Son premier projet rejeté, la première pierre du second est posée en 1775, la saline, forcément royale, ouvre en 1779.

Un pavillon d’entrée lourd de symboles… © Saline d’Arc-et-Senans.
Monument unique (logiquement inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1982), dès le pavillon d’entrée. Comme pour la façade du théâtre de Besançon, les influences de Ledoux sont là avec ces puissantes colonnes doriques qui, ici, cachent une grotte artificielle. Interprétation très perso de l’architecte des ordres classiques et grosse symbolique : Ledoux raconte avoir voulu y évoquer ces grottes où coule l’eau salée. Connaissant un peu le bonhomme, il y a un autre symbole presque trop évident : on passe d’une obscure caverne à une vaste esplanade baignée de lumière(s) comme le siècle que vit en plein l’architecte, fan des philosophes de l’époque. Autour de cette cour se dressent onze bâtiments qui s’inscrivent dans un parfait demi-cercle de 370 m de diamètre. Avec ce plan en hémicycle, inspiré des théâtres antiques (déjà le dada du Ledoux ado), difficile de réaliser qu’on visite une usine. Ledoux, rêveur qui était persuadé que « le beau engendre le bon » a, avec sa saline, tenté de faire rimer beauté et productivité.

Big directeur is watching you. © Jule955
Très doux rêveur Ledoux même puisqu’il suffit de jeter un coup d’œil (c’est le cas de l’écrire) à l’énorme oculus (large fenêtre ronde) de la Maison du Directeur pour saisir que cette disposition en demi-cercle peut malheureusement… également évoquer l’univers carcéral. Un architecte anglais construit d’ailleurs, exactement à la même époque, des prisons sur le même principe dit panoptique. Et ça n’a pas loupé, d’ailleurs : dans les troubles années 1930-1940, la saline a enfermé réfugiés républicains espagnols, Tziganes puis soldats allemands. Et il n’est aujourd’hui pas difficile d’imaginer qu’il était impossible pour les ouvriers (ici appelés sauniers) d’échapper à la surveillance du directeur, posté derrière cet oculus.
DANS LE DÉTAIL
Immanquable symbole du pouvoir, au centre de la cour, la maison du directeur est, sinon, bien dans le genre de Ledoux qui mixe ici ses deux grosses influences : l’antiquité et Palladio. Son grain de sel ? Les colonnes à bossages du péristyle qui alternent tambours carrés et cylindriques. De part et d’autre de la Maison du Directeur, s’allongent deux bâtiments de production (les bernes), chacun flanqué de pavillons carrés, l’un pour l’administration de la gabelle, l’autre pour celle de l’usine. Enfin, les logements des sauniers (appelés berniers et autrefois bordés sur l’arrière par des jardins potagers), la forge et la tonnellerie épousent, avec une élégante symétrie, la courbe du demi-cercle.

Le sel lourdement chargé par la gabelle. © D.R.
L’intéressant musée du sel de la saline n’effleure malheureusement que très peu comment tournait cette usine (c’en était une…) au XVIIIe. Ont disparu les gigantesques poêles dans lesquelles eau et sel se séparaient grâce à un feu d’enfer entretenu par les sauniers (hommes, femmes et … enfants à partir de 8 ans). Indescriptible labeur : douze heures de travail quotidien, six jours par semaine, dans une chaleur et une humidité épuisantes avec, en prime, moult graves brulures… Et plus que ces « lieux charmants où tout est jouissance » vantés par Ledoux (rêveur, on écrivait), les logements des sauniers n’étaient que pièces obscures et exiguës, glaciales l’hiver. Vu du XXIe siècle, le paradis social de Ledoux pourrait ressembler à un enfer mais, au XVIIIe, disposer d’un travail, d’un toit et d’un bout de jardin devait certainement présenter quelques (petits) avantages au cœur d’une campagne miséreuse, livrée aux bandes de brigands. Ambiguïté…
DYNAMITÉE
Insuffisamment productive pratiquement dès son démarrage, la saline est vendue plusieurs fois après la Révolution et peine à être classée monument historique : il faut attendre 1926 pour que décision soit prise. Décision qui énerve grave les propriétaires de l’époque qui dynamitent carrément le péristyle de la Maison du Directeur. Un an plus tard, le département du Doubs a l’intelligente idée d’acheter la saline pour, après plusieurs affectations, transformer les lieux en un centre d’art et de culture. Heureuse initiative. Sauf quand t’invites Gims… La longue résidence de Jordi Savall et ses concerts de musique baroque et les expos, comme celle consacrée il y a quelques années au dessinateur de B.D. François Schuiten, nous paraissent un peu plus appropriées au lieu. Mais ce n’est qu’avis personnel…

Jamais à l’abri d’un bon plan, le Ledoux (rêveur). © Musées de Paris.
Revenons plutôt à notre Claude-Nicolas Ledoux qui, on se dit ça comme ça, laissera plus de traces dans l’histoire (même s’il ne reste qu’une poignée de monuments signés de sa main en France et Le Doubs en compte deux !) que Gims. Ce qu’on découvre aujourd’hui de la saline n’est que l’ébauche de son projet d’une « cité idéale de la Chaux » où, dans le musée qui lui est consacré dans l’ancienne tonnellerie (le seul d’Europe d’ailleurs entièrement voué à un architecte), on s’aperçoit au fil des maquettes que Ledoux était un peu barré : il prévoyait au sein de cette cité idéale, un Oïkema, une maison close (qui a, indubitablement, la forme d’un phallus…) pour « préserver les liens du mariage en apaisant collectivement les désirs intempestifs ». Et futuriste : voir, entre autres et toujours en maquette, son projet de maison des surveillants de la source de la Loue. Utopiste un peu donc le Ledoux, également, on l’a dit, lecteur assidu des philosophes des Lumières, mais royaliste convaincu beaucoup aussi, chouchou de la Dubarry, donc bon pote avec son amant Louis XV qui avait nommé Ledoux, architecte royal. Le royaliste et mondain Ledoux a, on ne sait pas vraiment ni comment, ni pourquoi, échappé à la guillotine. Mais il n’aura jamais vu son cercle complet de la cité idéale de la Chaux récemment conçu à partir de jolis jardins par un autre utopiste : le paysagiste Gilles Clément.
F.P.C.
ON Y VA
– En train : une petite quinzaine d’allers retours depuis la gare Viotte. Compte une petite demi-heure de trajet aller. https://www.ter.sncf.com/bourgogne-franche-comte.
ON DÉCOUVRE
– Ben la saline évidemment (on n’y aurait, sinon, pas consacré autant de lignes ci-dessus). https://www.salineroyale.com/
– Mais, au sortir de la saline, tu peux te balader dans Arc-et-Senans (labélisée « cité de caractère »), pousser les portes de l’église Saint-Bénigne qui construite en 1852, ne présente pas une architecture à tomber à la renverse mais abrite une chouette collection de toiles des XVIe et XVIIe siècles, notamment flamandes ou italiennes. Les vitraux sont pas mal non plus.
ON MANGE UN BOUT
– Vertfeuille : 9, place de l’Église. https://www.vertfeuille-restaurant.com/ Le lieu s’appelait autrefois le Relais de la Saline ou quelque chose dans le genre, mais malgré l’enseigne à l’ancienne, on aimait vraiment bien cette adresse. On l’aime d’autant plus depuis sa reprise par un jeune duo au masculin-féminin, formés chez les plus grands. Pour leur accueil adorable et leur cuisine bien ancrée dans le terroir mais pleine d’idées d’aujourd’hui.
– La Table des Jardins : https://www.salineroyale.com/hotel-restauration/hotel/. Dans l’enceinte, ouvert juste du printemps à l’automne. Juste histoire de grignoter sans prétention et sans sortir de la saline. Et la terrasse est cool.
ET PLUS SI AFFINITÉS (S’IL TE PRENAIT L’ENVIE DE RESTER).
– Vertfeuille : tu as l’adresse juste au dessus. Une poignée de chambres à la déco au goût du jour.
– Hôtel de la Saline Royale : https://www.salineroyale.com/hotel-restauration/hotel/. Réparties dans les anciens logements des sauniers, une trentaine de chambres à l’aménagement d’une sobriété très contemporaine (enfin, le design est quand même signé Jean-Michel Wilmotte et les murs décorés par l’architecte et auteur de bande-dessinée Damien Cabiron…). Et, à la nuit tombée, s’offre à toi (presque tout seul ou presque) le chef-d’œuvre de Ledoux.






