Première de nos rencontres imaginaires avec un personnage qui a marqué la ville (il y en aura d’autres, d’Hugo à Colette en passant par une star hollywoodienne), ville qui le célèbre largement alors qu’il n’y posait pas franchement souvent ses chaussures à talons rouges.
Le marquis débarque en grandes pompes (avec talons teints en rouge, façon Louboutin), fier et droit dans son « habit à la française », tout en satin bleu nuit, le truc le plus stylé du XVIIIe siècle pour nobles et grands bourgeois : veste longue ouverte sur un gilet qui cache aux trois-quarts une chemise avec des poignets en dentelle, un tissu de soie, entre foulard et cravate, soigneusement noué autour du coup, un pantalon quasi skinny qui s’arrête juste en dessous du genou, prolongé d’une paire de bas de soie (toujours) et, donc, de pompes à talons rouges. Sapé à jamais comme sa statue du pont Battant, quoi. On s’est d’ailleurs dit que donner rendez-vous au marquis face à cette statue pourrait être une bonne idée. Surtout qu’à l’ombre, sous les arcades de la terrasse du Titty Twister, le bar métalleux du quai Vauban, il pourrait passer pour un gothique, un fan de steam-punk ou… on sait pas… un truc dans le genre. Bon… Notre tête à tête a quand même droit à quelques regards en coin. Mais personne n’ose venir quémander un selfie au marquis.
Amstragram, pic et pic et Instagram
C’est pourtant la première question qu’on lui pose, au marquis : « quelle impression, ça fait d’être le personnage dont la statue est la plus instagrammée de Besançon ? ». Et, d’emblée, on le sent un peu gêné aux entournures. Et pas uniquement parce que sa veste est très -mais alors très- près du corps. Le marquis en secoue même la tête, balayant l’air de ses cheveux blonds noués en catogan. Parce que, avouons le, d’emblée : au long de la bonne grosse heure passée en sa compagnie, il a été très vite clairement établi qu’entre Besançon et le marquis, heu… comment dire, les liens n’ont jamais été des plus étroits.
D’abord, il nous le confirme, Claude François Dorothée de Jouffroy d’Abbans de son nom complet, n’est pas né en Franche-Comté, mais en Champagne, au château de Roches-sur-Rognon, joli petit édifice XVIIe, un peu planqué au cœur d’un parc à l’anglaise de sept hectares avec étangs et rivière. Si le descriptif vous tente, le lieu abrite aujourd’hui des chambres d’hôtes dont, naturellement, une suite Jouffroy d’Abbans.
Amstagram, pic et pic et en cabane
Toutefois, le Jouffroy passe ses premières années à une grosse quinzaine de kilomètres de Besançon, dans un autre château : celui, familial, d’Abbans-Dessus. Les Dominicains de Quingey assurent son éducation et, dès l’enfance, Jouffroy d’Abbans junior fait, plus que sur la littérature et la philo, une petite fixette sur la mécanique et la menuiserie. Mais le daron, Claude Jean Eugène de Jouffroy d’Abbans, n’a pas franchement envie que l’histoire de son fils ainé s’écrive ainsi. Dès ses 13 ans, le futur marquis passe donc une poignée d’années au château de Versailles comme page au service de Marie-Josèphe de Saxe. Pour situer : la mère de trois futurs rois de France : Louis XVI, Louis XVIII et Charles X.

De quoi séduire une duchesse, non ?. © D.R.
À la mort de Marie-Josèphe, Claude François (ça fait bizarre d’écrire ce prénom là, d’autant qu’on le rencontre un lundi au soleil, avec des magnolias en fleurs à l’horizon, enfin bref…) retrouve le château d’Abbans. Mais doit le quitter pour, toujours à l’injonction du daron, devenir militaire. Lieutenant au régiment de Bourbon, plutôt beau gosse, il séduit une jeune duchesse. Dommage pour lui, un de ses supérieurs, le comte d’Artois (futur roi Charles X, pour situer, one more time) a également des vues sur la meuf. Louis XV règle vite fait la rivalité amoureuse en 1772 en collant Jouffroy d’Abbans en prison. Il se raconte qu’il aurait quelques semaines, dans le fort posé sur Sainte-Marguerite, une des îles de Lérins qui pointent à quelques encablures de Cannes, occupé le cachot de l’aussi secret que célèbre Homme au Masque de Fer avant de déménager dans une cellule avec vue sur la Grande Bleue.

Joli site non ? Même si tu y es en prison juste pour avoir séduit une meuf…© Mairie de Cannes.
Au dessus de son premier verre de rhum (surpris, le fantasque marquis, que l’on trouve aujourd’hui encore, de cette eau des Barbades, boisson super hype à son époque), Jouffroy d’Abbans fait la moue quand on évoque l’épisode du Masque de Fer. Mais reconnaît que c’est bien d’une cellule de ce fort qu’il pouvait observer le passage des bateaux de pécheurs et surtout des galères. Et que prisonnier V.I.P, il n’avait aucun souci à se procurer tous les travaux des chercheurs de l’époque. Et que c’est bien sur l’île Sainte-Marguerite que lui est venue l’idée d’un bateau qui avancerait sans l’aide du vent, de rameurs où de traction animale au long des canaux.
Amstragram, pic et pic et Baume-les-Dames
Gracié par Louis XVI, Jouffroy oublie le château d’Abbans pour filer à Paris où il noue vite fait des contacts avec quelques Géo Trouvetou de l’époque comme Pierre-Alexandre Lemare (pour faire simple : le mec a imaginé la cocotte-minute) ou les frangins Niépce qui (non contents d’être les papas de la photographie) avaient déjà inventé le pyréolophore, un moteur à combustion interne (aujourd’hui, on dit diesel et c’est un gros mot). Le marquis commande une nouvelle eau des Barbades. Pour avoir passé une bonne demie-journée à un comptoir avec Joey Starr, on supporte plutôt bien le rhum, donc on suit le mouvement, avant de mettre une fois encore le marquis un brin mal à l’aise : ben non, ce n’est pas sur cette partie du Doubs que contemple ses deux statues de Besac qu’il a expérimenté son premier bateau en 1776, le Palmipède. Une barque de quelques treize mètres de long dont une machine à vapeur actionnait des lames de métal qui imitaient des rames.

Maquette du Palmipède signée (son nom est sur l’étiquette…) d’un passionné. © D.R.
Ce bateau se balade plusieurs fois, en juin et juillet 1776, sur le bassin de Gondé, où le Cusancin se jette dans le Doubs, à Baume-les-Dames. Pourquoi Baume ? Tout simplement parce qu’un peu fâché, le père Jouffroy lui a un peu coupé les vivres mais que la frangine est… sœur dans la très chicos (donc très friquée) abbaye locale dont la mère abbesse accepte de financer le projet un peu foufou de Jouffroy. Le Palmipède est tout simplement le premier bateau à vapeur à naviguer. Même s’il est, évidemment, loin d’être parfait : tiens, rien qu’un léger problème que nous rappelle le marquis, les rames de chaque côté du bateau bloque tout passage d’écluse…
Amstragram, pic et pic et c’est le drame
Retour donc à Abbans pour Claude François qui se met à sérieusement taffer sur un nouveau modèle de bateau à vapeur, démonte même poutres, portes et boiseries du château pour en construire la coque. Et, en 1781, ce n’est toujours pas à Besançon mais à Lyon et sur la Saône qu’il lance le Pyroscaphe, de fait le premier bateau à roues à aubes du monde. Le 15 juillet 1783, il y a même une bonne dizaine de milliers de curieux pour voir ce bateau remonter la Saône, sur plusieurs kilomètres.

Premiers essais du Pyroscaphe sur la Saône, à Lyon. © D.R.
La suite, à écouter le marquis dérouler son histoire, fait moins rigoler : Jouffroy d’Abbans ne parvient pas jusqu’à Paris pour faire naviguer son Pyroscaphe -condition absolue pour obtenir un brevet- devant les commissaires de l’Académie des sciences. Il n’a plus une thune, et royaliste convaincu, se barre en Suisse sous la Révolution. À l’écouter toujours, il a, discrétos, passé la frontière en suivant la profonde vallée de la Jougnenaz (ceux qui connaissent le Haut-Doubs doivent situer le coin). Les Anglais qui ont, eux, suivi son boulot lui font une offre mirobolante, que très-très nationaliste, il refuse. Le marquis ne revient en France qu’en 1795, mais pas trop fan de Napoléon Ier, refuse de bosser pour lui. Jouffroy retrouve le château d’Abbans, y installe forge et atelier. Ce n’est vraiment qu’avec le retour de la monarchie, qu’il fonde un vrai chantier naval et, le 20 août 1816, avec le Charles-Philippe, inaugure le premier service de navigation à vapeur sur la Seine, une ligne régulière entre Paris et Montereau.

La Seine, la Seine, la Seine (et un bateau du Marquis). © D.R.
Le début de la gloire, non ? Le marquis secoue à nouveau son catogan : ses travaux de recherche l’ont ruiné, son chantier naval ferme en 1819, son épouse décède en 1829, il la suit d’une paire d’année. Le 18 juillet 1832, le corps du marquis fauché (à tous les sens du terme : il n’a plus qu’une maigre pension d’ancien militaire et a chopé le choléra) est balancé dans une fosse commune. On commande à nouveau une tournée d’eau des Barbades, histoire de faire passer cet épisode de l’histoire. Mais pour, quand même, lui arracher un sourire, on apprend au marquis que l’américain Robert Fulton, généralement considéré comme le pionnier de la navigation à vapeur, a admis qu’il devait tout à Jouffroy d’Abbans, « inventeur du bateau à vapeur » sur, on le cite, « les ruisseaux de Franche-Comté ».
F.P.C.
LES SEPT LIEUX DU MARQUIS
– La statue du pont Battant : évidemment ! En bronze patinée, signée en 1998 par Pascal Coupot et finalement bien sage si on la compare à l’œuvre habituellement beaucoup plus iconoclaste de ce sculpteur aujourd’hui installé en Haute-Saône. D’abord posée place Jouffroy puis, depuis 2015, sur le pont Battant, elle est devenue un des symboles de Besançon. On n’a même pas collé de photo ici, tellement vous en trouverez partout sur Internet.
– La statue du Jardin des Sens : promenade de l’Helvétie. En ciment, œuvre de 1946 et de Jean Gégoux qui, devant l’église de la Madeleine, avait remplacé une statue de bronze signée Charles Gauthier en 1884 que les nazis avaient fondu pour fabriquer balles ou obus. Le piédestal, toutefois était resté intact et l’ensemble a été transféré avenue d’Helvétie, en 1951, puis en 1986, tourné face à la rivière, lors de la création du jardin des Sens.

Quand les pigeons avaient choisi le marquis comme toilettes publiques. Mais depuis cette photo, il s’est refait une beauté. © La Cédille.
– L’hôtel Jouffroy d’Abbans : 1, rue du Grand-Charmont. Construit au tournant des XVe et XVIe siècles pour un autre Jouffroy, Perrin de son prénom et de Luxeuil, lui, mais ancêtre direct du Jouffroy d’Abbans que s’est approprié Besac. Avec celui de Champagney, un des plus beaux hôtels particuliers de Battant, transformé en auberge plutôt chicos au XVIIe. Saint-François-de-Salles y aurait passé au moins une nuit en 1609. Pas sûr qu’il en aurait fait de même au XIXe quand cette auberge était devenue maison close. Laissé depuis à l’abandon, l’hôtel Jouffroy a, à l’orée des années 1990, été joliment rénové. Et par chance, on peut en découvrir toute l’architecture puisque la cour est largement ouverte au public. Pour la petite histoire, le bâtiment abrite également depuis les années 1920, une minuscule chapelle orthodoxe.

La façade est du XIXe mais de style troubadour, alors on va les laisser chanter… © La Cédille
– L’hôtel du Bouteiller : 2, rue des Granges. Ce massif édifice tire son nom d’une construction du XIIe siècle où logeait le bouteiller (ou échanson), intendant chargé du vignoble. Mais l’hôtel particulier dont reste quelques vestiges (le XXe siècle n’a pas été tendre avec) a été construit vers la fin du XVIe siècle, pour Claude de Jouffroy, seigneur de Marchaux (un parent, pareillement, de notre marquis préféré). On zappe donc le rez-de-chaussée, pour s’intéresser à la façade principale, côté rue des Granges, en pierre de taille et sous nette influence Renaissance avec des têtes de lions et quelques maximes qui vont vous faire réviser votre latin. Et, à quelque pas, rue Luc Breton, un pigeonnier qui vaut qu’on lève à nouveau les yeux. Et un bar à bières qu’on aime bien si cette balade t’avait donné soif.

Alors, oui, nous somme d’accord, la façade a bien changée depuis que Gaston Coindre l’a croquée en 1914. Mais il est toujours là cet hôtel particulier. © Gaston Coindre.
– Le temple maçonnique : à l’angle de la rue du Lycée et de la rue Émile Zola. Notre Jouffroy D’abbans y aurait été initié à la franc-maçonnerie en mai 1768 à la loge Sincérité de Besançon, créé quelques années plus tôt à l’initiative de Charles de Lacoré (intendant de la province de Franche-Comté). La Cédille n’en a, à ce jour, trouvé aucune trace dans les archives de la franc-maçonnerie locale. Et lors de notre rencontre, le marquis a éludé la question : « vous savez, quand j’étais à Abbans, je ne venais pratiquement jamais à Besançon, c’est mon épouse Marie-Magdeleine qui fréquentait les salons bisontins ».
-Le château d’Abbans-Dessus : comme le nom du village où est perché ce château l’indique, il est au dessus (à 414 m d’altitude) d’Abbans-Dessous. Le donjon quadrangulaire n’a pas bougé depuis le XIIe siècle. Et c’est dans cette solide tour avec vue superbe sur le Doubs, la Loue et au loin la vaste forêt de Chaux que Jouffroy d’Abbans a dessiné son Pyroscaphe. Le château ne se visite malheureusement pas… Pour l’accès en bus, ligne 59 à prendre à Micropolis, arrêt Byans-sur-Doubs Gare (compter 1h30, mais gaffe pas beaucoup d’allers-retours par jour et pas de bus le dimanche). En train, TER, direction Lons-le-Saunier, arrêt Byans-sur-Doubs (compter 20 mn). Ensuite une solide grimpette à pied (d’une bonne grosse demie-heure) jusqu’au château mais pour partager la vue du marquis, hein ?

La tour d’où débordait d’imagination et d’inventivité, Jouffroy d’Abbans. © Monumentum
– Le monument Jouffroy d’Abbans : 1, place… Jouffroy d’Abbans à Baume-les-Dames. En 1884, un an après le centenaire de la navigation du Pyroscaphe sur la Saône, deux monuments sont presque simultanément élevés à Besançon (on vous en parle plus haut) et à Baume-les-Dames pile devant le bassin de Gondé où avaient eut lieu les premiers essais du marquis en 1776. Superbe balade à faire à vélo jusqu’à Baume au long de ce qui doit bien être la plus belle portion de l’EuroVélo 6 (compter 2 h 30 en pédalant tranquillou : c’est pratiquement plat tout du long). Sinon, il y a un arrêt Baume-les-Dames sur la ligne de train Besac-Montbé.






