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LA MÉMOIRE DES DE GRY

« Mon père était un homme exigeant mais simple, c’est ce qui plaisait aux gens ». Christian, son fils, se souvient pour nous. Christian de Gribaldy a les mêmes tempes grisonnantes que son père. L’air las mais le sourire et la mémoire toujours prêts à prendre le relais d’une perche tendue ou d’une réminiscence, il se dirige vers l’arrière-salle de l’Annexe des Aviateurs et réactive son passé, un passé qui fait la part belle à son monument de papa. Besançon ne fait pas toujours la vie belle à ses enfants les plus doués. Artistes, écrivains, entrepreneurs, sportifs, ils doivent souvent prendre leur balluchon et quitter leur Boucle bien aimée pour faire reconnaître leur talent ailleurs. Tel ne fut pas le cas du vicomte de Gribaldy, dont la compétence, la générosité et l’humanisme ne sont pas près d’être oubliés dans le monde du cyclisme et bien au-delà des frontières.

Tout commença aux alentours de 1958 quand Jean décida de reprendre le très célèbre Café de la Bourse pour le transformer en magasin de cycles. « Papa n’était pas certain de son affaire, alors il s’est dit : si le vélo ne marche pas, conservons la licence IV, il vaut mieux garder une poire pour la soif ». A cette époque, l’ancien café reconverti en temple du vélo est tout en profondeur. Quelques années plus tard, en 1962, un incendie le détruit en partie. Il est restauré et, sous l’impulsion alternée des tantes de Christian, il prospère. Son atout maître n’est pas là. Jean de Gribaldy a été un fameux cycliste qu’on a vu escalader le Tourmalet et l’Isoard aux côtés de Coppi, de Bobet et de Robic. Jusqu’à ce qu’il se casse la clavicule et mette un terme à sa carrière. « Dès qu’il s’est arrêté de courir, Papa a eu envie de rester dans le milieu. Il a monté une équipe régionale amateur, puis semi professionnelle ».

C’est à cette époque là, à la fin des années 1960 et début 70 que le Gotha du vélo mondial est passé à Besançon. En particulier lors des quatre critériums organisés par celui qu’on appelait le Vicomte. C’est comme ça que le vieux zinc de la place du Marché a soutenu le coude de Poulidor, d’Anquetil, du regretté Tom Simpson *, de Jan Janssen, de Bahamontès et consorts. « De tous », s’émeut Christian, « je me souviens en particulier de Tom Simpson qui était un sacré farceur. Mais c’est Anquetil qui était le plus impressionnant. Même au bar il avait une classe folle. Bien plus que Poulidor, il était disponible pour signer des autographes ou pour donner des conseils ».

Christian poursuit en me versant une rasade de bordeaux : « Anquetil, on l’a revu un peu plus tard quand il préparait son record du monde de l’heure au Vigorelli de Milan. Tout le monde se souvient de sa tentative en plein air au stade Léo-Lagrange. Ce fut un grand moment pour nous tous ». Parmi les coureurs de l’époque, il y avait des phénomènes comme Raphaël Géminiani ou bien encore Brûlé « qui a monté l’Aubisque en jouant de l’harmonica », Hassenforder « qui s’amusait à tirer au fusil sur les chiens qui traînaient sur les bas-côtés de la route » ou bien encore un type bizarre de l’équipe de de Gry, le Suisse Hagmann qui se permit de battre Merckx contre la montre et de tirer la langue à Gimondi en le rejoignant !

Christian, des souvenirs, il en a plein la tête et il est heureux, entre deux bouchées d’osso bucco, de les resavourer. « Par la suite, en collaboration avec Lionel Patrick, Papa s’est lancé dans l’organisation de spectacles ». Sardou, Marcel Amont, Jean-Jacques Debout ou Sylvie Vartan finissent par apparaître dans la vie des de Gry.

Mais il y avait surtout Johnny ! « Mon père l’avait rencontré à Nice quand Jean-Philippe Smet, seize ans à l’époque, était en vacances chez sa grand-mère à Juan-les-Pins. Il chantait déjà et Papa a tout de suite compris qu’il allait réussir. Johnny ne l’a jamais oublié ». A propos, Johnny est-il aussi bête que les Guignols le prétendent ? De Gry Fils se recule dans sa chaise et réfléchit. Pas plus que son père, il n’a la méchanceté dans la peau : « c’est un type simple mais touchant. Je me souviens d’un jour où il s’émerveillait à propos d’un briquet qu’il avait trouvé dans la rue en Italie, un briquet de poche rechargeable. Ils nous l’a montré triomphant. Il trouvait ça épatant… ».

Christian, ce n’est pas dur d’être le fils unique d’un monument comme Jean de Gribaldy ?  Christian fait craquer sa chaise, rentre en lui-même : « forcément, ça n’est pas facile… ». Tu as toi même fait du vélo ? « Bien sûr. J’ai été champion de Franche-Comté sur piste en 1966. Au début, mes parents ne voulaient pas que je devienne cycliste. Par la suite, ils ne voulaient plus que j’arrête...”. Christian, ton père, il était comment ? « C’était un homme à la fois simple et honnête qui travaillait très dur. C’est pour ça qu’il plaisait aux gens. Je crois qu’il avait surtout le sens de la convivialité. S’il prenait parfois l’avion pour participer à des célébrations, c’était surtout pour se mettre dans un coin et parler à ses amis ». Que pensait-il des commentateurs sportifs ? « Il appréciait surtout Leuliot et Ollivier. Les autres… ».

Il est bientôt quatorze heures. Christian a rendez-vous au magasin, dans ce commerce presque unique au monde où une Licence IV cohabite avec du matériel de sport, n’en déplaise à MM les ministres Barzach et Évin. Off the record, Christian me parle de la gentillesse et du courage immense de Sean Kelly. De l’A.C Bisontine. Des organisateurs qui lui demandent l’autorisation de baptiser leur course du nom de son père. De l’inauguration de la montée de Gribaldy, le premier octobre dernier (ndlr : 1985). De Jean-Marie Grezet, de Jacques Michaud, de Tinazzi, qui ont été si gentils avec la famille. A propos de quelque détail croustillant sur Anquetil ou sur un autre, il lâche un : « cela, il ne faut pas le dire » plein de tact et de tendresse.

Tel est Christian, le fils de Jean. Si vous êtes un émule d’Antoine Blondin ou si vous faites une thèse sur les Forçats de la Route, passez le voir dans son tout nouveau magasin de la rue Luc-Breton, il en connaît un rayon.

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