Texte tiré de L’Ombilic de la Boucle, chroniques bisontines mais pas que, recueil signé Mario Morisi, sortie prévue en septembre 2026 chez Cêtre Éditions.
Ce jour glacial de la fin janvier 1996, après que Juppé a déclenché le « Juppéthon » et une vague de manifestations sans précédent, je sors de l’arrière-cour du P’tit Vat’ où je dors trois heures par nuit pour cause de mise en page, de P.A.O. des pubs, de manque de mémoire de mon Mac et je bois un café avec J.-F., l’homme qui sait tout et dit ce qu’il sait à bon escient, puis je rejoins ma ZX bleu d’occase et je passe chercher Serge, mon commercial à queue de cheval. On court partout, on fait signer, on essaie de faire payer, on promet, on part et on revient, six jours sur sept.

Le P’tit Vat côté face. © D.R.
De retour au Black Hawks ou chez Jean-Paul au Yam’s, on me souffle à l’oreille que Barbraud, le gars du Web-Café, va mettre en ligne le livre-bombe des confidences du médecin du Mitterrand, un ouvrage frappé d’interdiction qui fait scandale. Pas de chance, à la suite d’un accord rédactionnel passé avec l’Opéra théâtre de Didier Brunel, j’interviewe Jean-Michel Ribes autour de ses Brèves de comptoir au programme le lendemain. Un lendemain qui restera historique, comme vous allez vous en rendre compte ci-dessous en prenant connaissance du texte intégral du papier de tête paru dans l’Écho Du Zinc n° 13 de février 1996.
Un drôle de grand secret
» Tout se joua un mercredi gris de l’hiver 1996. Un mercredi 24 janvier, pour être précis. En se levant aux aurores, pas plus Raymond, le chauffeur de bus que Ciccio, le patron du Café ; Robert le bourgmestre que les sans-abris de la rue Battant ne se doutaient que leur bonne ville allait devenir pour vingt-quatre heures le centre du monde. Deux jours plus tard, c’est Pascal le Cybernaute qui morflait. Tant pis pour ceux, dont nous ferions partie, qui le voyait citoyen d’honneur de la Ville de Besançon… ».
Pour un grand secret, ce fut un drôle de grand secret ! Pour un grand silence, ce fut un drôle de grand silence. À croire qu’en cette fin de siècle les mots ne signifient plus ce qu’ils désignaient il y a quelque temps encore. Pis, qu’un sorcier sournois s’est mis à retourner les mots contre eux-mêmes, à multiplier les courts circuits sémantiques, et à tisser une inextricable toile d’araignée entre les mots et les choses.

Le « livre interdit »… © Éditions du Rocher.
C’est justement de toile d’araignée, de Web, qu’il s’est agi ce matin-là à zéro heure. Pascal Barbraud, le créateur du cinquième cybercafé de France, 3, rue Jean-Petit, celui à qui l’Écho du Zinc doit d’avoir été le cinquième journal de France disponible sur Internet (après le Monde Diplo, les Dernières Nouvelles d’Alsace,Hara-Kiri et Elle), venait de mettre à exécution une idée désarmante de limpidité : donner à lire sur son serveur un bouquin qui a fait scandale au point d’être interdit : Le Grand Secret du Dr Gubler, le médecin personnel de sa défunte majesté Mitterrand 1er.

De Besançon au World Wide Web. © Sergio Gaudenti.
Jusque-là, pas de quoi casser deux pattes à un canard, fût-il un quotidien beauceron, comtois ou poitevin. Déjà la veille, averti de l’initiative de Pascal Barbraud par des voies occultes, un des convives de Dechavanne avait déclaré à ses interlocuteurs ulcérés que ce n’était pas la peine de s’affoler sur les fondements moraux du bouquin du Dr Gubler, puisqu’il « serait demain sur Internet » ! Si tôt dit, si tôt fait. Pascal et son équipe se procurent un scanner et en deux heures livrent le bouquin par qui le scandale est arrivé et parvient aux accros du maillage informatique tous azimuts… Comme par hasard, TF1 et L’Est rappliquent à toute vitesse. Une dépêche A.F.P. ne tarde pas à révéler la terrifiante nouvelle : le Grand Secret du Président et de son médecin court follement autour de la planète !
La panique
Mercredi matin, quand Pascal et Marie, sa compagne, arrivent rue Jean-Petit, c’est la panique ! Caméras, micros et calepins se bousculent et le téléphone prend feu ! Ça débaroule à pied, par câble, à cheval et par fax ! Ils sont tous là, ceux qui la veillent confondaient Besançon et Briançon, Besac et Cognac : “Envoyé Spécial”, RMC, RTL, Europe 1 & 2, L’Associated Press, Reuters, le Times, les agences Sypa et Gamma, Le Point, Radio France Besançon, Radio Canada, LCI, France 2 et 3, la RAI, Radio Bip, Le Nouveau Quotidien de Lausanne, France-Soir, Radio 2.000, Le Figaro, Le Monde, Libération et, tenez-vous bien : le New Herald Tribune, le Washington Post, le Wall Street Journal et CNN !

Pascal Barbraud, celui par qui tout a commencé. © Stéphane Ruet.
Éberlué par l’ampleur des réactions, Pascal tourne comme une toupie entre les envoyés spéciaux, les interviewers, les micros et les caméras. Le répondeur qui répète obstinément le code du cybercafé n’en peut plus. Le fax crache des mètres et des mètres de message. La mailbox fume. 200 connections à la seconde en simultané pendant près de vingt-quatre heures : du jamais vu ! Dur, dur pour celui qui s’est battu pour imposer son cybercafé au public de Besançon, aux étudiants du C.L.A., à la direction du Plazza, au Pop Hall et un peu partout. Inlassablement, les yeux sortant de la tête mais l’élocution précise, Pascal psalmodie les grands versets de la Bible Internet : maillage de tous à tous, liberté d’expression sans limite, protection de la liberté d’opinion envers et contre les États, inertie et stupidité des institutions en place.
Mauvaise foi
Seulement voilà, les fouille-bouse de l’Internationale quotidienne ne se contentent pas de généralités. La première question des journalistes, c’est : « Vous n’avez pas peur des conséquences ? » ; « Avez-vous reçu un coup de fil du procureur ? ». Et même, de la part du correspondant de CNN, au téléphone : « Est-il vrai que la police est chez vous et que votre cybercafé est fermé ? » Ce à quoi Pascal, qui a pris soin, à ses dires, de s’entourer d’un pool d’avocats, répond, l’écume aux lèvres : « Mais en quoi cela vous regarde-t-il ? Ce sont mes problèmes, pas les vôtres ! Vous n’allez pas me faire la morale ! Parlez-moi plutôt de liberté d’expression, vous êtes journalistes, non ? ». Irritation qui amène Barbraud à crier aux oreilles de la nana du Figaro : « Écoutez, je commence à en avoir assez de votre mauvaise foi. Cette fois, c’est moi qui m’autocensure et qui pars : Ciao ! »
Une nouvelle utopie…
Les heures passent. Les journalistes sont toujours aussi nombreux dans la cyber-crêperie. Marie va et vient, livide, elle sert, sourit, débarrasse, se faufile, répond au téléphone, tâche de faire payer les consommations, ce qui ne se passe pas si facilement que ça avec une certaine presse. Un d’entre eux, venu de Suisse, aura l’intelligence de resituer l’événement dans son cadre. Rebondissant sur le nom de Proudhon prononcé par Pascal, ce collègue nous questionne sur Fourier, Ledoux, Lip et Considérant. Un coup de tonnerre cybernétique dans une ville utopiste et novatrice, bonne limonade de l’autre côté du Jura ! Du côté de France 3, on s’en tape. Un souci : occuper les lieux au cas où la maréchaussée surgirait pour enchrister le trublion du Net. Pascal saute dans sa voiture et file au C.L.A. en quête d’un compresseur. Car côté réseau, c’est la folie. Tout l’Est de la France a sauté et les techniciens parisiens des Télécom tournent comme des toupies pour trouver une solution au gigantesque embouteillage télématique.

Une image qui vaut quelques mots. © Stéphane Ruet.
Dans la soirée ça se calme (un peu). Pascal fait chercher Le Monde du lendemain à la gare. La nuit tombe et les usagers du cyber de la rue Jean-Petit se confrefichent du wallpaper qui a fait le tour du monde : l’image d’un Mitterrand à la bouche scotchée d’une double barre noire ; ils vaquent à leurs propres secrets. Quant aux millions de netsurfers, ils essaient de télécharger quelques pages du brûlot. Un brûlot que personne n’a eu l’heur de lire en entier.
La suite, tout le monde la connaît. L’AFP, relayée par L’Est Républicain (qui la veille placardait le visage de Barbraud à la une) apprend au public que le cyber-scandaleux aurait eu maille à partir avec la justice commerciale à Versailles, Corbeil et Dole. Et France-Soir de titrer : « La Gubler Connection ». Quelques heures plus tard, le bruit court que le rebelle cybernétique a été arrêté pour une histoire d’abandon du domicile conjugal. La justice et la bonne penserie se rejoignent en un unanime soulagement : celui par qui le scandale est arrivé va payer. À se demander si l’État ne se mobilise pas de manière sélective…
La conclusion ?
Elle est triste. Tout le monde a oublié que Pascal Barbraud – passion, naïveté et folie – a rendu Besançon célèbre dans le monde entier car cette affaire du « Grand Silence » fera date. Comme dans le cas de la bioéthique, nous entrions sans nous en rendre compte dans un débat du IIIe millénaire : comment juger un délit qui n’a pas existé auparavant ? Saurait-on concevoir un crime qui n’aurait jamais été commis ? Et de fait, aucune juridiction ne pouvait s’appliquer contre Barbraud puisque son acte ne s’inscrivait dans aucune territorialité, dans aucune jurisprudence. Quant à l’accusation concernant le viol des droits de l’éditeur et de l’auteur, elle tenait mal la route. L’imputé avait seulement « scannérisé » les pages du livre, ce sont ceux qui l’avaient dupliqué, téléchargé et imprimé chez eux qui avaient commis le délit. Beau foutoir.
« Un coup de génie et ce coup de génie, quoi qu’on en pense, a vu le jour dans la patrie de toutes les utopies, notre chère Besançon. Quand on pense que les collectivités dépensent des fortunes pour faire connaître leurs villes et régions, souvent en pure perte, on sourit. Et si l’on faisait Pascal Barbraud citoyen d’honneur de la Ville de Besançon, histoire de taquiner les pisse-froid et les frileux ? Signé Mario Morisi … »
Pas mal vu si l’on oublie que la presse officielle et ceux qui la contrôlent, n’ayant rien vu venir, collèrent L’Écho du Zinc et son créateur sur une blacklist dont les effets ont du mal à se dissiper 30 ans plus tard.




