Comme chacun le voit tous les jours, nous vivons un époque merveilleuse où l’humanité s’engage sur le sentier glorieux qui mène à la société sans classe et au nirvana républicain. Pour preuve la belle initiative qui est parvenue à transformer une des plus belles villes de France en cimetière. Radiographie d’une pantalonnade populaire.
Je ne sais pas si vous êtes comme moi mais chaque fois que mon chemin croise celui d’une créature dont j’estime pouvoir m’attirer les faveurs, je lui fais envoyer des fleurs. Oh, rien d’extravagant. Mes moyens ne me permettent pas de souhaiter un quarantième anniversaire avec autant de roses baccara, et ce n’est pas un majordome en claque et queue de pie qui fait la livraison.

Quelque part entre la fin des Eighties et le début de la décennie suivante. © Mémoire Vive.
A ce propos, à qui et quand offre-t-on des fleurs : à l’épouse du capitaine de gendarmerie le jour de la fête nationale ? A la femme de l’huissier venu vous saisir ? A la maîtresse de son chef de bureau ? Non. On offre des fleurs aux femmes qu’on veut, qu’on va conquérir ou qu’on a à peine conquises. « Le dire avec des fleurs », a-t-on jamais imaginé palliatif diplomatico-érotique plus subtil, piège truffé d’autant de non-dits, saturé d’aussi nombreux sous-entendus ? Si tel est le cas pour quelques roses sacrifiées sur l’autel de Vénus, qui est donc cette maîtresse que les organisateurs de notre orgie florale ont eu l’intention de séduire ?
Revenons-en aux fleurs
Qu’a-t-on vu dans les rues de Besançon à partir du 5 novembre ? Des roses, des œillets, des myosotis, des lilas, toutes sortes de bouquets éclatants et de couleurs volubiles ? Pas le moins du monde. On a transformé la ville la plus verte de France en un océan de chrysanthèmes militairement disposés ! On a voulu faire concurrence à la campagne comtoise en automne, au moment où les rousseurs de l’automne font dans le symphonique ! Séduire une supernana en lui envoyant des chrysanthèmes, faire la pige aux feuilles mortes avec des immortelles sous perfusion, quelle curieuse stratégie.
Derrière les fleurs, la cible
La cible de tant de morbide sollicitude ? La supernana en question ? L’électorat, bien sûr, vous et moi, autrement dit le cochon de votant, cet animal un peu primaire qu’on s’arrache au second tour et que le pouvoir considère comme de charmantes créatures tous les cinq ou sept ans. Parce que ce que j’ai vu dans la rue dimanche 6 novembre, c’est plutôt une concentration de papys et de mamies descendus du Haut-Doubs pour digérer le lourd repas dominical, un troupeau de consommateurs sortis droit du Mammouth. Le tout sous un ciel bas baignant dans une lumière lugubre. A vous filer une kafkaïte aiguë.
Pédiatrie et floralie
Et l’on a pas parlé du prix ! Incroyable qu’on puisse embaucher autant de jardiniers pour une manifestation aussi éphémère. On ne vous dit pas la gueule de la colonne « paysage urbain » ! Comme si chaque implant était un bébé à mener à la crèche, à nourrir et à éduquer. Dommage que l’hiver ne soit pas venu plus tôt, on aurait assisté à une belle concurrence, entre les SDF et ces chers chrysanthèmes qu’on bichonne avec tant de sollicitude…
Besançon, ville ouverte aux fleurs
Mais dans quel monde vit-on pour que de telles gabegies soient tolérées ? Peuple de Besac, es-tu à ce point dominé que tu n’aies plus la salubrité intérieure de te révolter, de te remettre debout dans ta tête ? C’est ça, la culture populaire, un cimetière pour beaufs et petites mémères ayant des problèmes de circulation ? Ah, c’est sûr, en faisant la queue pour rentrer au Kursaal ou à Granvelle, on ne risque pas l’ulcère existentiel ou le torticolis éthique. Besançon Ville Verte, Besançon Non Fumeur, Besançon Ville Ouverte aux Jeunes… ouverte aux âneries, oui.
Une idée bien plus mieux
Tiens, pendant qu’on y est, à L’Écho du Zinc, on vient d’avoir une idée. Que diriez-vous des « drapsdelie », en lieu et place des Floralies ? Dès demain tout le monde étend son linge aux fenêtres, les slips, les dessous, les draps, les chaussettes, les tee-shirts, tout ce qui est en tissu et en couleur.Vous allez voir, c’est génial. En deux jours Besac tire la bourre à Naples et à Marseille. Et pour pas un rond.
Mario Morisi
Pour contextualiser, cet édito (« pamphlet » assume l’auteur) a été publié en novembre 1994 dans le tout premier numéro de L’Écho du Zinc, version Besac (ce mag papier existait déjà à Marseille…) à propos d’une édition des « Floralies » de Besançon. Ce texte a donc plus de trente ans (pour situer, le maire de l’époque s’appelait Robert Schwint) mais, nous semble, peu ou prou, coller à une récente décision du nouveau maire de la ville…





